Sonia Lewitska

Séjours à Céret en hiver-printemps 1912 et en hiver 1913.

Sonia Lewitska (parfois orthographié Sophia Lewitska) est une artiste multidisciplinaire travaillant le dessin, l’aquarelle, la peinture, la tapisserie, la sculpture et la peinture sur soie. Sa date et son lieu de naissance font encore débat. Selon certaines sources, elle est vraisemblablement née à Vyhylivka, près de Kiev en mars 1874, néanmoins d’autres documents avancent des idées contraires : Le Mesti Oukraïne annonce que Sonia Lewitska est née le 3 mars 1874 à Vyhylivka. Le Slownik Artystow Polskich avance le 2 mars 1882 à Czestochowa en Pologne comme date de naissance, le Khoudojniki Pousskogo Zaroubieja garde une date proche avec le 9 mars 1882 à Czestochowa. Néanmoins, son acte de décès mentionne qu’elle est née le 9 mars 1880 à Evendokova en Russie. Les informations du Mesti Oukraïne sont généralement retenues concernant la vie de Sonia Lewitska, car elles sont plus cohérentes avec les autres événements de sa vie – mariage, naissance de sa fille – et les lieux où ils se sont déroulés – selon le journal de Modeste Lewitsky, la famille vit dans plusieurs villes ukrainiennes à partir de 1871 et Lewitsky ne retourne en Pologne qu’en 1921. Sonia Lewitska a également pu se présenter comme polonaise en raison de l’inexistence politique de l’Ukraine au début du XXe siècle1.

Elle est issue d’une famille de propriétaires terriens, elle est la fille de Philippe Lewitsky, inspecteur des écoles publiques en Ukraine et Modesta Bishovska, descendante d’un comte polonais. Peu d’éléments sont disponibles sur son enfance, si ce n’est le journal de son frère Modeste Lewitsky. Sonia Lewitska grandit dans une famille de six enfants, dont elle est l’une des dernières nées. Elle passe vraisemblablement sa jeunesse entre Vyhylivka et Kiev, où sa famille possède une maison. En 1893, elle épouse le docteur Justin Manilowsky et donne naissance à leur fille Olga en 1894. Sonia Lewitska quitte Justin Manilowsky en raison de son humeur difficile et de son alcoolisme, elle s’installe alors avec sa fille chez ses parents et elle entame des études à l’École des Beaux-Arts de Karanovsky à Jitomir.

En 1905, ses parents l’envoient à Paris pour poursuivre ses études, elle y passe la majeure partie de sa vie, excepté quelques séjours en Ukraine et des voyages dans plusieurs régions françaises. Elle s’exerce au Louvre et copie les œuvres de Delacroix, Puvis de Chavannes et Fragonnard. L’année de son arrivée, elle rencontre le peintre Jean Marchand à l’École des Beaux-Arts de Paris, il partagera sa vie jusqu’à leur séparation en 1925. Sonia Lewitska s’intègre rapidement dans la vie artistique parisienne et elle expose régulièrement au Salon des Indépendants dès 1909 et au Salon d’Automne dès 1910. Sa peinture de jeunesse est marquée par l’influence du mouvement symboliste, mais son déménagement à Paris transforme sa façon de concevoir son art. Elle lie une amitié importante avec le peintre Lucien Mainssieux, avec qui elle entretient une correspondance dans les années 1910-1914 et qui était aussi collectionneur de ses toiles. Sur la période 1910-1913, elle participe au mouvement cubiste et fréquente Luc-Albert Moreau, Archipenko, Dufy, Lhote, Metzinger, Gleizes, Le Fauconnier, Ozenfant, Segonzac, Rouault.

Au début de l’année 1912, durant l’hiver et le printemps, Sonia Lewitska voyage à Céret. Ce séjour est prolifique pour son œuvre, elle réalise plusieurs natures mortes : Gargoulette-mimosas, Bananes et Oranges, Gargoulette et verre. Les toiles peintes durant ce séjour sont exposées en 1913 chez Berthe Weill, c’est un petit succès et tout est vendu. Elle réalise un second voyage l’année suivante, durant la période hivernale, où elle peint des paysages inspirés du Vallespir : Entrée de Céret (étude), Entrée du Pont de Céret (étude) et Le pont de Céret (étude). Ce séjour est également favorable pour sa production, qui sera exposée au Salon des Indépendants et commentée par Guillaume Apollinaire, ils soulignent l’importante quantité des paysages du Roussillon et de Céret et note l’intérêt de ceux de Jean Marchand et de Sonia Lewitska2.

En 1912, elle expose au Salon de la Section d’Or aux côtés d’artistes d’avant-garde et le critique Gustave Kahn commente brièvement sa présence3. Durant les années suivantes, en 1913-1914, elle s’intéresse à la gravure sur bois et participe à la renaissance de ce médium au XXe siècle. Ses compositions évoluent pour prendre en compte les apports symbolistes et cubistes et créer des ensembles décoratifs. Dans les années suivantes, son activité d’illustratrice s’intensifie également. À partir de 1915, Sonia Lewitska et Jean Marchand collaborent à la composition de la revue L’Élan d’Amédée Ozenfant en l’illustrant, elle propose des gravures sur bois. Au début de l’année 1916, elle organise une exposition-tombola de bienfaisance chez Bernheim-Jeune pour les artistes polonais victimes de la guerre. En 1924, elle expose à nouveau à la galerie B. Weill, l’année suivante le couple Lewitska-Marchand se sépare après 20 ans de vie commune. Elle poursuit les expositions et les salons de façon régulière, jusqu’en 1933 où l’artiste semble être accablée par des difficultés. Elle participe alors de façon ponctuelle à quelques expositions, avant de décéder dans la nuit du 20 au 21 septembre 1937. Plusieurs hommages sont organisés en sa mémoire : une première exposition de gravures chez Sagot-le-Garrec en mai 1938 et une seconde d’aquarelles à l’hôtel Sambon du 25 mai au 10 juin 1938. Ses amis cherchent à réunir ses œuvres et archives en vue d’un projet de monographie, mais ce dernier est altéré par la Seconde Guerre mondiale. À cette époque, son œuvre est détenue par sa fille Olga et son compagnon Rotchtein. Olga fuit le conflit et ne peut emporter les œuvres de sa mère, néanmoins Mainssieux achète Paysage de Vence à Olga en 1947.

L’ensemble de l’œuvre de Sonia Lewitska est marquée par des influences symbolistes et cubistes résultant de ses interactions avec les avant-gardes parisiennes. Son style est caractérisé par des contours fermes, de larges aplats de couleurs, des tonalités sobres et franches, un dessin serré et préoccupation décorative. Sa pratique picturale est également rapprochée de la peinture naïve du Douanier Rousseau par le critique Etienne Charles4 et par Apollinaire5. Cette proximité peut être expliquée par l’amitié entre le Douanier Rousseau et Lucien Mainssieux, ce dernier allait souvent le visiter avec Max Weber dans les années 1907-1908, Sonia Lewitska aurait aussi pu le fréquenter avant 19106.

En France, deux de ses œuvres sont conservées par le MNAM Centre Pompidou, La Baignade et Route d’Orange.

1 Sonia Lewitska 1874-1937, cat. exp., Musée Mainssieux, Voiron, 28 octobre-31 décembre 2006, p. 10.

2 Apollinaire, Guillaume, L’Intransigeant, 18 mars 1913, p. 2.

3 Kahn, Gustave, Le Mercure de France, 1 novembre 1912, p. 182.

4 Charles, Etienne, Liberté, 30 septembre 1911, p. 2.

5 Apollinaire, Guillaume, Chroniques d’Art 1902-1918, Gallimard, Paris, 1981.

6 Sonia Lewitska 1874-1937, cat. exp., Musée Mainssieux, Voiron, 28 octobre-31 décembre 2006, p. 25.