Angelina Beloff
Séjours à Céret entre 1922 à 1931 et en 1953
Angelina Beloff, née le 23 juin 1879, est une peintre, graveuse, illustratrice et professeur de dessin originaire de Saint-Pétersbourg, connue pour avoir été la première compagne de Diego Rivera. Elle a longtemps souffert des inégalités propres aux artistes femmes et sa création personnelle est souvent passée au second plan par rapport à sa relation avec le peintre mexicain. Angelina Beloff est majoritairement considérée pour son rôle d’épouse de Rivera durant sa période européenne. Bertram Wolfe présente un portrait biaisé d’elle dans sa biographie de Diego Rivera, où il lui consacre un chapitre entier. Il la dépeint de façon tragique comme une épouse désespérée se languissant du retour de son mari, en omettant son rôle de créatrice. Elle a souvent été présentée comme une personnalité triste, vivant dans l’ombre de Rivera, alors qu’elle était en réalité une artiste prolifique fréquentant les avant-gardes parisiennes1. Aujourd’hui, ses productions artistiques de jeunesse restent assez peu connues, même si son travail au Mexique a bénéficié d’une plus grande visibilité.
Angelina Beloff est issue d’une famille d’intellectuels russes, d’origine finlandaise et suédoise, ses proches l’encouragent à poursuivre des études. Elle intègre l’Académie Impériale de Beaux-Arts de Saint-Pétersbourg, où elle suit une première formation artistique, avant de quitter son pays pour s’installer en France en février 1909. Dans un premier temps, elle envisage de passer seulement un an à Paris, où elle intègre l’atelier d’Henri Matisse. Elle y rencontre une autre artiste russe, Marie Vassilieff, qu’elle aide en l’assistant pour des traductions des textes théoriques de leur mentor. L’enseignement de Matisse la bouscule, le peintre fauviste lui apporte certaines corrections, mais Beloff reste dubitative devant les exercices de ses élèves et leur utilisation subjective de la couleur. Après deux mois, elle quitte l’Académie Matisse pour fréquenter l’Académie Vitti, où elle suit l’enseignement du peintre et lithographe espagnol Hermen Camarasa Anglada et où elle rencontre de l’artiste espagnole Maria Blanchard, proche du mouvement cubiste.
Lors d’un voyage en Belgique avec son amie Maria Blanchard, elle fait la connaissance de Diego Rivera durant l’été 1909. Dans un premier temps, Beloff est ennuyée par la personnalité de Rivera, mais ils finissent par former un groupe avec d’autres peintres et ils voyagent ensemble. Ils vont notamment à Londres où Rivera lui montre des peintures du Greco, c’est pour elle une révélation. L’année suivante, en 1910, Angelina Beloff passe quelques mois en Russie et Diego Rivera regagne le Mexique. À leur retour en France, en 1911, les deux artistes débutent une relation qui durera une dizaine d’années. Le couple Beloff-Rivera évolue dans les mêmes milieux et les deux peintres fréquentent le même groupe d’artistes, Angelina Beloff lie une amitié avec Pablo Picasso. Beloff est solidement ancrée dans la vie culturelle parisienne et elle participe à plusieurs éditions du Salon des Indépendants et de celui d’Automne. En 1911, ils voyagent ensemble en Espagne et vont notamment à Tolède, Barcelone et visitent le couvent de Montserrat. Beloff et Rivera ont un fils ensemble, Diego Miguel Ángel Rivera Beloff, qui décède en 1917, quatorze mois après sa naissance des suites d’une pneumonie.
Rivera part pour le Mexique en 1921 à la demande de José Vasconcelos, Ministre de l’Éducation de 1920 à 1924, qui le sollicite pour un projet mural. Vasconcelos a lancé un grand programme d’éducation populaire et invite les artistes à y participer. C’est dans ce contexte que se développe le célèbre muralisme mexicain, dont Diego Rivera, David Alfaro Siqueiros et José Clemente Orozco sont reconnus comme les chefs de file. Le Paris d’après-guerre est un lieu difficile pour les artistes, il s’agit pour Rivera d’une occasion exceptionnelle de retourner dans son pays natal et de vivre de sa peinture. Il demande à Angelina Beloff de rester à Paris temporairement, au cas où l’opportunité mexicaine ne serait pas profitable. Diego Rivera part seul pour le Mexique, mais il promet à Angelina Beloff de financer son voyage pour qu’elle puisse le rejoindre lorsque la chance se présentera. C’est une période riche pour leur correspondance, qui s’étend sur deux ans. Beloff lui écrit beaucoup de lettres, dans leurs échanges ils mentionnent leurs projets, leurs visions, l’art du Greco et de Goya. Finalement, Rivera ne revient pas à Paris et, en 1923, Beloff apprend par une tierce personne le mariage de Rivera avec Guadalupe Marín. Leur correspondance s’interrompt à partir de ce moment-là.
En dépit de cet événement, Angelina Beloff reste un soutien important de Diego Rivera durant la phase européenne de son travail et elle lui permet de travailler sur sa peinture durant les moments difficiles en assumant les charges financières du ménage. Malgré cette séparation, Beloff reste proche du cercle de Rivera et ses amitiés avec les artistes mexicains se solidifient. Selon ses mémoires, entre 1922 et 1931, elle passe tous ses étés dans le Sud de la France, à Céret, où elle fréquente Pierre et Miette Brune2. Ces séjours sont d’une importance capitale pour elle. 30 ans plus tard, lorsqu’elle rédige les souvenirs de sa vie, elle décrit ces étés qu’elle appréciait tant avec une émotion intacte et une infinie reconnaissance pour ses amis cérétans.
Vers la fin du mois d’avril 1932, Angelina Beloff émigre au Mexique, où elle demeure jusqu’à sa mort en 1969. Là-bas, elle est proche du couple d’artistes Cueto, qu’elle avait rencontré à Paris. Ils la persuadent de venir vivre au Mexique avec eux, et ils embarquent ensemble pour Veracruz avec la diplomate mexicaine Palma Guillén. Angelina Beloff peut partir grâce à l’aide de ses amis, comme Jeanne Nique, qui lui prêtent de l’argent. Arrivée au Mexique, Beloff est soutenue par ses proches, son amie Palma Guillén l’aide à trouver un emploi stable dans l’enseignement artistique auprès du Ministère de l’Éducation Publique (Secretaría de Educación Pública). Elle s’intègre auprès des autres artistes et elle participe à la création d’un théâtre de marionnettes avec Lola Cueto et d’autres personnalités mexicaines. Ces années-là correspondent à la période la plus prolifique de son œuvre, elle évolue dans de nouveaux cercles artistiques, différents de ceux de Diego Rivera. Elle collabore avec des groupes d’écrivains comme La Liga de Escritores y Artistas Revolucionarios (LEAR), une organisation d’artistes et écrivains très dynamique et influente au Mexique entre 1932 et 1938. Elle enseigne la peinture dans les écoles publiques et crée des théâtres de marionnettes pour participer à la diffusion de la culture auprès des enfants.
En 1952, le catalogue de l’inauguration du musée d’art moderne de Céret mentionne Angelina Beloff et l’une de ses huiles sur panneau, Roses dans un vase blanc, qui serait un don de Mme Jeanne Nique. Le tableau est aujourd’hui introuvable, on suppose qu’il a disparu durant les premières années d’activités du musée. Grâce à ses Memorias, nous savons qu’Angelina Beloff revient en France pour un séjour en 1953. Elle retourne à Céret, où elle rend visite à son ami Pierre Brune, désormais conservateur du musée d’art moderne, mais elle ne s’étend pas sur cette rencontre, attristée par l’état de santé du peintre.
Angelina Beloff bénéficie d’une première exposition-hommage importante en 1965/1967 au Palacio de Bellas Artes et meurt quelques années plus tard, en 1969, âgée de 90 ans. Après son décès, elle est le sujet de deux expositions importantes et assez complètes, témoignant de l’importance de son œuvre. La première est « Angelina Beloff : ilustradora y grabadora », datant de 1989, réalisée sous l’impulsion de l’historien de l’art mexicain Olivier Debroise, la seconde est « Angelina Beloff : trazos de una vida », au Museo Mural Diego Rivera, dont la curation était assurée par Mireida Velázquez Torres. Aujourd’hui, une grande partie de ses productions, 43 tableaux, dessins et gravures, sont conservées au Museo Dolores Olmedo, qui est temporairement fermé depuis 2020. Les mémoires d’Angelina Beloff sont publiés tardivement et traduites en espagnol sous le titre de Memorias, mais le manuscrit original n’a pas été retrouvé.
Sa production artistique est caractérisée par une grande diversité : peinture, gravure, dessin, théâtre de marionnettes. Après avoir suivi une formation académique à Saint-Pétersbourg, elle intègre l’atelier d’Henri Matisse, puis se rapproche du cubisme. Angelina Beloff possède de solides acquis picturaux et ses peintures font montre d’une grande technicité. Elle admire notamment les toiles du Greco et de Cézanne, elle s’inspire des compositions de ce dernier pour organiser ses tableaux. Ces sources marquent l’ensemble de son œuvre et cela se voit encore dans sa période mexicaine, dans des tableaux comme le Retrato de German Cueto de 1940 et Paisaje de Paris de 1947. Angelina Beloff assimile ces différentes influences, notamment cubistes et cézaniennes, tout en conservant un style qui lui est propre est distinct. Sa peinture est très originale comme le rappelle le critique Justino Fernández, son utilisation de la couleur est riche et mesurée et elle met en valeur des formes dérivées du post-impressionnisme, tout en gardant une touche très européenne3.
En France, une de ses œuvres apparaît dans la collection du CNAP, il s’agit de Paysage de 1932, en dépôt à la mairie de Caux.
Article réalisé par Florence Depo, juillet 2025
1Velázquez Torres, Mireida, « Con luz propria », Angelina Beloff : trazos de una vida, cat. exp., Museo Mural Diego Rivera, 2012, p. 52.
2Beloff, Angelina, et. al., Memorias, Universidad Nacional Autónomia de Mexico, Mexico, 2000, p. 115-122.
3Fernández, Justino, Arte moderno y contemporaneádo de México, Imprenta Universitaria, México, 1952, p 450, cité dans Memorias, Universidad Nacional Autónomia de Mexico, Mexico, 2000, p. 14.